Le Met Gala 2025 : Quand le style devient une prise de parole
Ce 5 mai à New York, le Met Gala n’a pas simplement déroulé son tapis rouge, mais un pan entier de l’histoire de la mode noire. Avec un thème fort “Superfine: Tailoring Black Style” et un dress code tout aussi personnel “Tailored for You” l’événement a mis à l’honneur un art trop souvent sous-coté : le tailoring noir. Mais attention, ici pas question de costume classique pour costume classique. Ce qu’on a vu, c’est une ode à la fierté, à la créativité, à la mémoire et à l’attitude.

Focus sur le thème : une célébration du dandysme noir
Le thème mettait l’accent sur trois points principaux :
- Le tailoring (l’art de la coupe sur-mesure) comme outil d’élégance, de résistance et d’affirmation dans les communautés noires depuis le XVIIIe siècle.
- Le dandysme noir comme posture politique et esthétique, valorisant l’excellence, la fierté, la mémoire et l’individualité.
- Le lien entre mode et mémoire noire, souvent marginalisé dans les récits classiques de la mode occidentale.
Une diversité d’approches du tailoring
Les invités ont interprété le thème selon plusieurs axes :
Le tailoring classique a mis en valeur la coupe, la structure et le raffinement. Ces tenues sobres mais précises ont honoré la tradition du costume classique, celui porté dans les églises, les salons, les enterrements, les bals.
- Lewis Hamilton, en Wales Bonner, a sorti le costume crème parfait : silhouette taillée au cordeau, béret ivoire, chaussures vernies. Sobre ? Oui. Mais surtout bourré de références. Ici, le look rappelle à la fois l’uniforme militaire post-colonial et le style des jeunes dandys londoniens des années 1970. Le béret évoque les mouvements panafricains (Black Panthers, activisme noir britannique).Le tout porté par Wales Bonner, une créatrice britanno-jamaïcaine qui connaît ses classiques et les bouscule avec finesse. Résultat : une tenue à la fois élégante et chargée de mémoire.
Le tailoring détourné ou déconstruit a apporté une lecture contemporaine, queer ou non-genrée du thème. En s’appropriant les codes masculins pour les subvertir, ces looks ont rappelé que le dandy noir a toujours été une figure fluide, imprévisible, en avance sur son temps.
- André 3000, lui, n’a pas pris la route la plus lisse. Il est arrivé en combinaison de travail marine signée Burberry, sac à dos piano 3D, melon rouge vissé sur la tête. Dandy ouvrier ? Poète ambulant ? Les deux. Il détourne les codes, les bouscule. Il dit que le style, c’est aussi une posture. Et que le tailoring, c’est pas qu’un col et des boutons : c’est une liberté.
L’hommage historique et culturel explicite a souligné la capacité de la mode à raconter des récits invisibilisés, que ce soit à travers des symboles africains, des figures oubliées ou des références à la diaspora noire mondiale.
- Dapper Dan, icône du Harlem des années 80, était dans ses propres créations. Costume noir brillant brodé, col large et symbole Sankofa. Le Sankofa, symbole adinkra ghanéen, signifie “revenir chercher ce que l’on a oublié”. Avec lui, le tailoring devient manifeste. Sa propre vie et œuvre incarnent “Tailoring Black Style”. Une masterclass en élégance et en storytelling.
La théâtralité assumée a montré que le tailoring peut aussi être un art dramatique, un moyen de captiver et d’élever la silhouette au rang de performance. Ce dandysme flamboyant, souvent perçu comme excessif, est pourtant enraciné dans une longue tradition d’exubérance élégante comme résistance.
- Cardi B ? Fidèle à elle-même : grandiose. En Burberry, elle a osé le velours vert émeraude, les motifs baroques, le corset découpé et les franges perlées. Plus dans la “haute couture dramatisée” que dans le dandysme pur jus, elle incarne une autre facette du tailoring noir : la flamboyance comme fierté et joue avec la grandeur et la théâtralité que certains dandys ont cultivée.
Le tailoring comme territoire d’identité noire
Le Met Gala 2025, c’était plus qu’un défilé. C’était une archive vivante. Un mix d’histoire, d’identité, de créativité et de style. Il a rappelé que pour les communautés noires, le vêtement ne relève pas seulement de l’esthétique, il est un acte de réappropriation, de réinvention, parfois de survie. Depuis les esclaves libérés qui se paraient de leurs plus beaux habits le dimanche, jusqu’aux sapeurs de Brazzaville ou aux tailleurs de Harlem, la couture noire est une forme de dignité, de pouvoir et de beauté. Et cette édition l’a prouvé en invitant à la table les créateurs noirs comme Martine Rose, Dapper Dan ou Grace Wales Bonner. Résultat : un tapis rouge qui avait du sens, du fond, de la force.
ALANA ASSIER DE POMPIGNAN




